Khaled Satour samedi 11 février 2023

Comme les réseaux sociaux adorent s’agripper compulsivement à des sujets aussi polémiques que l’affaire Amira Bouraoui, d’autres événements qui sont peut-être plus instructifs passent inaperçus. Il en est ainsi de la condamnation en appel de Dalila Touat le 8 février dernier par la cour de Mostaganem à six mois de prison ferme et à 50.000 DA d’amende. Le tribunal de Aïn Tedlès l’avait condamnée en première instance à la même peine de prison pour « outrage à institution publique » la relaxant pour le chef de « diffamation ».

C’est le dernier épisode en date du combat mené par cette militante contre les administrations et juridictions de la wilaya de Mostaganem. Elle y a été active et ne s’en est pas laissé compter, ne consentant jamais à tenir le rôle de victime expiatoire d’un bloc juridiciaro-bureaucratique dont l’entreprise de persécution n’a à aucun moment réussi à la réduire au silence.

Ne jamais désarmer

Au cours de ces trois dernières années, elle a eu à en découdre à de multiples reprises avec la justice : en novembre 2019, elle fut condamnée pour perturbation de l’élection présidentielle du 12 décembre de la même année ; en janvier 2021 pour « outrage à corps constitué », « diffamation et publication portant atteinte à l’intérêt national » ; malgré l’annulation de ces deux verdicts le 3 mars 2021 en appel et leur remplacement par deux mois de prison avec sursis et bien qu’elle ait été libérée entretemps par une mesure présidentielle collective de « clémence », elle s’est pourvue en cassation contre l’arrêt de la cour d’appel ; en novembre 2021, elle a été condamnée à six mois de prison ferme pour « outrage à institution publique » ; arrêtée à nouveau le 31 janvier 2022, elle fut condamnée le 14 février à six mois de prison avec sursis pour « incitation à attroupement, outrages et violences à fonctionnaires et institutions de l’Etat, offense au président de la République, diffusion de publications portant atteinte à l’intérêt national ».

Dans cet enchevêtrement des procédures, Dalila Touat est demeurée suffisamment sûre de son bon droit pour ne jamais désarmer et passer à l’offensive à chaque fois que c’était possible :

1) Elle s’est mise à trois reprises en grève de la faim, deux premières fois successives en 2021, sans le suivi médical auquel elle avait droit et qui lui fut refusé, pour protester contre « les mauvais traitements, les menaces et les intimidations » dont elle était l’objet de la part de l’administration pénitentiaire. Elle a remis ça en janvier 2022 pour dénoncer les mêmes pratiques et a fait preuve d’une souveraine magnanimité devant le juge en reconnaissant que cette fois-là le suivi médical lui avait été accordé.

2) C’était une manière de se prévaloir sans forfanterie de l’avantage moral qu’elle avait pris sur le pénitencier d’Aïn Tedlès en l’assignant devant le tribunal pour les mauvais traitements qu’il lui avait fait subir lors de sa détention en 2021. Bien entendu, sa plainte n’avait pas abouti et lui avait valu au contraire, dans la logique pervertie de la justice algérienne, une condamnation pour outrage à institution publique après la contre-attaque menée par l’administration pénitentiaire.

3) En dépit du désaveu par la cour d’appel des condamnations prononcées contre elle en 2021 qui ont été réduites à une peine minime avec sursis, la militante n’a pas hésité à se pourvoir en cassation contre l’arrêt, en même temps qu’elle portait plainte contre l’administration pénitentiaire. Elle a toujours tenu à ce qu’on reconnaisse publiquement que, face aux institutions qui se targuaient de le défendre, c’est elle qui était l’interprète authentique de l’intérêt public.

4) Tout au long de ce feuilleton judiciaire à intrigues multiples, Dalila Touat a souvent contraint les juridictions à tomber le masque et à avouer leurs préjugés de classe. Devant le tribunal de Mostaganem, l’avocate du Trésor public, partie civile, a osé réclamer contre cette enseignante réduite au chômage une condamnation à 2 millions de dinars de dommages et intérêts !

Une insurrection d’avance

Il n’est pas douteux en effet que Dalila Touat subit une persécution de classe qui n’est pas dénuée de misogynie. Sa rébellion ne date pas d’hier. Dès 2011, privée de son emploi d’enseignante et entravée par l’administration dans son projet de création d’une association de défense des chômeurs dans la région de Aïn Tedlès, elle avait choisi d’appeler à la mobilisation en dehors du cadre légal. Pour ce motif, elle fut jugée une première fois et relaxée le 28 avril 2011. De cette époque date sa première rencontre avec certains de ceux qui devaient plus tard encadrer le Hirak et qui s’efforçaient alors de faire advenir le printemps arabe en Algérie (leurs sigles ont quelque peu vieilli mais qui ne se souvient par exemple du CNDC et des apparatchiks qui le composaient ?) et qui étaient accourus à Mostaganem pour la soutenir.

Dix ans plus tard en 2019, ceux-là n’avaient pas vraiment changé leur fusil d’épaule. Et s’il n’est pas contestable que Dalila Touat a pris part au Hirak et en a porté les slogans, elle avait sur lui une insurrection d’avance, de sorte que ce n’est pas elle qui l’a rejoint mais lui qui ne l’a jamais rattrapée, s’obstinant dans une trajectoire parallèle à la sienne, vouée par définition à ne jamais la rencontrer.

Car la militante n’a jamais abandonné le terrain de combat qu’elle s’était choisi. Pour qui connaît un tant soit peu les pesanteurs de la province mostaganémoise, il faut à une femme une détermination sans faille pour s’extraire des liens communautaires qui y survivent, afin de s’engager seule pour les causes qu’elle se choisit. On ne s’affranchit des entraves que ces appartenances imposent que si on a renoncé aux solidarités qu’elles assurent et qu’une femme paie au prix fort.

Or, Dalila Touat n’a renoncé à la caution des chefferies traditionnelles que pour mieux affronter les chefferies bureaucratiques qui en sont souvent les alliés. Elle élargissait ainsi le spectre des adversités. Il n’est pas douteux en effet que depuis plus de dix ans, elle a multiplié les provocations à l’endroit des autorités locales. Sa page Facebook, malheureusement expurgée des posts qui lui ont valu tant de déboires judiciaires, témoigne à ce jour des harangues adressées au wali pour contester entre autres ses initiatives en matière d’emploi ou de démolition des constructions illicites dans lesquelles s’abritent les plus précaires de ses administrés. Elle y répond au légalisme rigide du représentant de l’État par des références constantes aux principes fondamentaux qui ont porté la Nation sur les fonts baptismaux.

Un horizon plus large que celui du Hirak

Aussi bien, n’est-il pas douteux que ce sont d’abord des règlements de compte locaux qui lui ont valu autant d’avanies. Des règlements de compte dont le Hirak et l’administration ont concouru à enfouir la genèse sociale et dont les enjeux sont autrement plus tangibles et vitaux que ceux que le mouvement du 21 février a répercutés en vain. La wilaya, les services de police, la justice et l’administration pénitentiaire ont voulu faire taire une voix qui brisait l’omerta consensuelle recouvrant les arrangements et les iniquités.

L’horizon de Dalila Touat était plus large que celui du Hirak. Dans un écrit de 2021, elle se désole que la promesse faite au défunt Lakhdar Bouregraa ne soit pas tenue et que le Hirak se réduise « aux palabres face aux caméras d’El Magharibia et de Radio M ». C’est sans doute la raison pour laquelle les animateurs du mouvement ont tout fait pour diluer son action dans la gamelle de la revendication démocrate-libérale. Et il n’est alors pas fortuit qu’elle ne soit montrée par l’iconographie du Hirak que sous les traits d’une femme fragile écrasée par le rouleau compresseur judiciaire et pénitentiaire de l’État. 

En considération de son itinéraire que j’ai pu (ne serait-ce que partiellement) découvrir, j’ai préféré retenir d’elle cette photo qui lui restitue son identité : celle d’une rebelle à la détermination tranquille.

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