Ça va ? Je ne suis pas trop ridicule ?

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Ghania Mouffok

Ça va ? Je ne suis pas trop ridicule ?
Par Ghania Mouffok 04 novembre 2019

Je ne sais pas si Mr Sid Ahmed Merrad est un bon procureur général mais par Allah quel excellent comédien ! Epoustouflante, sa prestation filmée aujourd’hui en direct par Ennahar TV alors qu’il installait martial –en présence d’une femme flic en uniforme et casquette et walkie-talkie- la nouvelle présidente du Tribunal de Sidi-M’hamed.

Au début, je le regardais inquiète, comme dans une tragédie où l’on voit peu à peu arriver les éléments du drame : il parle en arabe châtié, une langue d’autorité comme à la télé, son visage est grave, ses pieds sont nerveux, il appelle ses confrères à la raison et termine son affaire en souhaitant bonne chance à Mme la Présidente à laquelle revient la charge énorme de présider le Tribunal de Sidi M’hamed où chaque jour se joue la vie, la liberté de milliers de personnes devant le juge, les procureurs, les juges d’instruction, les avocats, le peuple et accessoirement les journalistes. Un Tribunal redevenu le centre névralgique du pouvoir d’emprisonner des gens, des femmes, des hommes coupables de se mêler de politique, des hommes et des femmes coupables de s’être mis en mouvement pour que le monde change. Dehors, bien qu’à l’intérieur du Tribunal, des gendarmes encerclent cette cérémonie dans une démonstration de force qui me ramène aux années 90, celles des cours spéciales, des cours d’exception, des peines de mort aussi, de la torture, mais jamais je n’avais vu jusqu’alors des gendarmes contre des magistrats, comme c’est le cas aujourd’hui.
Vêtus de leurs robes noires, ils protestent de manière obscure tantôt pour, disent-ils, « l’indépendance de la justice », une indépendance qui leur est semble-t-il revenue en mémoire le jour où le tout frais ministre de la justice, Mr B. Zeghmati, familier du Tribunal de Sidi M’hamed où il était juge, a procédé à l’exécution des mutations réglementaires des magistrats. Des mutations convenues, selon son cabinet, par le CMA, Conseil de la Magistrature Algérien – présidé, soit dit en passant, par le Président à l’intérim très élastique, je n’ose écrire de la République de crainte d’être accusé de mensonge, Mr Ben Salah- mais contesté par le Syndicat National des Magistrat, SNM, parce que, oui les magistrats ont un syndicat mais selon la loi, comme dans de nombreux pays, ils sont interdits de grève, à égalité avec la police et les militaires.

On ne sait trop au fond ce qui leur a pris les uns et les autres- peut-être la pression épuisante de l’Insurrection libératrice d’exigences citoyennes du 22 février à nos jours- mais ne voilà-t-il pas que tout ce beau monde que l’on croyait uni comme les 5 doigts d’une main se déchire sur la place publique, chaque partie accusant l’autre de ne pas respecter la loi, ce qui pour les justiciables potentiels que nous sommes prêterait à sourire jaune si cette belle machine emballée n’avait pas enharraché au moins une centaines de manifestants d’une main aussi lourde que le ventre d’un éléphant au nom de l’atteinte à l’unité nationale, au moral des troupes et dans la foulée, créatrice de criminels, d’atteinte à l’emblème national. Notions tellement vagues qu’elles ne peuvent que se passer de preuves : comment voulez-vous prouver, par exemple, que les troupes sont en berne à moins de les faire toutes, Allah Ibarek, défiler au Tribunal comme témoins à charge ? sans mobiliser une armée de juges d’instruction, de psychologues et pas mal de sandwich à distribuer, les troupes il faut quand même les nourrir pour que cela n’influence pas la mesure de leur moral, en tout cas si l’on veut rendre une justice équitable. Et, comment voulez-vous prouver également qu’un drapeau fut-il de Tamazgha, une fourchette ou un couteau aurait porté atteinte à l’Unité nationale puisque jusqu’à preuve du contraire aucune trace de séisme n’a été signalée ces 8 derniers mois bénis par les Saints patrons de la colère? Mais en justice, par- delà la preuve, ce qui tranche c’est ce que les juges appellent «l’intime conviction ». C’est donc, j’imagine, forts de cette intime conviction que nos magistrats ont tranché en leur âme et conscience et déclaré, presque unanimes, coupables les « justiciables » de ce que l’on a choisi d’appeler faute de mieux le Hirak. J’ai beau les écouter, les entendre, les lire même – fort intriguée par cette affaire qui dois-je le répéter est historique, des magistrats en grève en pleine révolution et à la veille d’un scrutin présidentiel tout aussi historique prévu normalement le 12 décembre, (B”id ecchar, en français : Que Dieu Eloigne de nous le mal)- je n’entends de leurs gorges déployées aucun regret, aucune excuse de ces condamnations à la chaîne, sans doute parce que les magistrats sont également des partisans du « après on verra ».
Enfin bref, tous ces éléments s’enchaînaient donc comme dans la tragédie et telle Cassandre, j’étais prête à me lamenter, à prédire des états d’urgence, des états de siège et de l’exception qui commence à devenir un peu trop familière à mon gout…quand soudain, monsieur le procureur vous avez dit : “ça va ? Ce n’était pas ridicule ? »

Mais non monsieur, pas du tout, c’est moi qui suis ridicule de trembler, de marcher chez moi comme une folle en me demandant : mon Dieu, mon Dieu, mais que puis-je donc faire pour sauver mon pays des gendarmes dans la rue, l’état va exploser, les magistrats contre la police, les élections contre les électrices et les électeurs, les votants contre les makache el vote, les ‘issaba qui s’entretuent, Mon Dieu, mon Dieu, mais que faire ? Un journal, je n’ai pas le droit, Hara-kiri ? Anerez wala neknow ? Prendre des cachets pour calmer mes tachycardies, faire du yoga, faire le carême ou mourir de tristesse ? Ça va ? Je ne suis pas trop ridicule?

Merci Mr le procureur de m’avoir fait rire, vous m’avez totalement déridée, dédramatisée dans votre parfaite improvisation de la comédie du pouvoir. Vous faisiez donc semblant d’être méchant, votre visage s’est métamorphosé quand vous avez prononcé cette phrase et que vous avez souri, vous êtes donc capable de dérision quand vous changez de langue, passant de l’arabe au français, curieuse métamorphose, vos muscles se sont détendus et votre sourire était désarmant, même les gâteaux et la limonade, posés incongrus sur la table du malheur, étaient subitement à leur place, si, si je vous jure rien n’était ridicule, vous avez été parfait dans votre rôle de composition du fonctionnaire de la schizophrénie. Je n’ai qu’un regret, c’est qu’à la fin du film, ni les gendarmes, ni les prisonniers du Hirak n’aient dit à leur tour, en souriant comme vous : « Ca va ? On n’était pas trop ridicules ? » avant de rentrer chez eux. Avant de retourner à ma propre folie, je dois ajouter que j’ai également trouvé parfaite Mme La Présidente du Tribunal de Sidi M’hamed, parfaite dans son rôle de La muette, digne de l’un de mes auteurs préférés, Tchékhov, ce maître du théâtre de l’ennui.

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