décembre 16, 2022
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Exactions au temps du Hirak algérien : le cas de Salah Zerfa et sa famille

BY AW · DÉCEMBRE 16, 2022. A.T., Algeria-Watch

Le 6 juin 2021, une vingtaine de gendarmes prend d’assaut le domicile de Salah Zerfa dans la ville de Besbes (wilaya de Taref) à l’est de l’Algérie. Dans les jours qui vont suivre, une quinzaine de hirakistes seront interpellés dans le cadre de l’« affaire du Dréan » (une autre ville de la wilaya de Taref). Les services de sécurité parlent alors de « réseau terroriste » pour justifier cette vague d’arrestations.

Mais en réalité, le harcèlement judiciaire subi par Salah Zerfa a commencé bien avant cette fatidique journée du 6 juin. Le traitement que fait subir le pouvoir à toute la famille Zerfa a marqué les esprits et l’opinion publique algérienne. Présentement détenu au sein de l’établissement de rééducation de Aïn Khiar, wilaya de Taref, Salah Zerfa est un maçon journalier âgé de 43 ans, père de quatre enfants âgés respectivement de 8, 9, 12 et 14 ans, il a été très actif au sein du Hirak d’Annaba. Comme des millions d’Algériens, sa famille et lui-même ont rejoint les marches populaires pour exiger un État de droit.

Le militantisme pourtant pacifique de Salah Zerfa va lui valoir les pires harcèlements de la part de la police politique jusqu’à se retrouver avec plusieurs autres hirakistes de Annaba impliqué dans une affaire de terrorisme montée de toutes pièces. Le seul objectif des services de sécurité est d’asphyxier le mouvement populaire dans la région et de terroriser quiconque oserait reprendre les marches.

L’engagement de Salah Zerfa et les violences qu’il a subies sont une démonstration supplémentaire de la nature intrinsèquement brutale de ce régime et illustre la brutalité avec laquelle il traite au quotidien le peuple en général et les atrocités subies par les militants pacifiques du Hirak en particulier. Depuis la reprise des marches populaire le 22 février 2021, le pouvoir a décidé de mener son offensive répressive contre la société, ne reculant devant aucun moyen pour terroriser ceux qui auraient la mauvaise idée de le contester. Ce qui importe est d’écraser la contestation par la répression des militants du Hirak et d’annihiler toute forme d’expression ou de contestation pacifique.

Engagement citoyen dans le Hirak de Annaba

Salah Zerfa a commencé à s’impliquer dans la vie politique pendant la campagne présidentielle d’Abdelaziz Bouteflika pour le quatrième mandat en 2014. Au fil de cette initiation à la vie sociale de sa ville, il apprend à connaître de nombreux opposants ainsi que les militants des mouvements populaires tels que le mouvement des chômeurs ainsi que celui des familles de disparus ; mais c’est à partir du début du Hirak le 22 février 2019 que Salah Zerfa et sa famille s’investissent pleinement dans la lutte pacifique pour un État de droit. La famille participe ainsi régulièrement aux marches du Hirak et Salah va documenter la plupart des manifestations pacifiques du vendredi. Devenu figure de proue du Hirak dans la ville d’Annaba, l’activiste va mener plusieurs actions d’éclat comme sa célèbre marche pacifique qui marque les esprits. Il devient alors la cible des services de sécurité.

En effet, le 7 août 2020, il décide de marcher d’Annaba jusqu’à Alger (plus de 500 km) afin d’exprimer sa solidarité avec les détenus d’opinion. Il sera intercepté le lendemain par la Gendarmerie entre la ville d’El Harrouch et Skikda après avoir parcouru une centaine de kilomètres, pour être reconduit à son domicile. Zerfa ne renonce pas et reprend son périple trois jours plus tard, ce qui se solde encore une fois par une arrestation dans la ville de Constantine où il est retenu dans le commissariat toute la nuit avant d’être reconduit une nouvelle fois à son domicile.

Un mois après ces péripéties, le 8 septembre, Salah Zerfa est arrêté dans les environs de la cour de Ruisseau à Alger en compagnie des militants hirakistes Mustapha Guira et Sadek Louil, alors qu’ils voulaient seulement exprimer leur soutien aux détenus d’opinion. Ils seront conduits au commissariat de Hussein Dey où ils seront détenus au secret. Ils réussissent cependant à communiquer avec leurs proches qui vont diffuser la nouvelle dans les réseaux sociaux. Salah Zerfa, Mustapha Guira et Sadek Louil sont finalement relâchés à 22 heures.
Le vendredi 25 septembre 2020, les filles de Salah Zerfa, Wissal et Serine âgées alors de 7 et 13 ans respectivement, participent à une marche du Hirak en compagnie de leurs parents, elles sont appréhendées par les forces de l’ordre et conduites au commissariat central de Annaba avec un groupe de manifestants. Serine – 13 ans – est interrogée pendant plusieurs heures hors de la présence de ses parents, les agents de police lui posent une série de questions sur l’implication de ses parents dans le Hirak.

Affolé après avoir perdu la trace de leurs filles durant la manifestation, le couple Zerfa fini par apprendre la nouvelle de leur arrestation via les réseaux sociaux, la police n’ayant pas jugé utile d’informer les parents de la détention de leurs filles mineures dans ses locaux. La femme de Salah Zerfa se présente en toute hâte au commissariat pour récupérer ses filles, les agents de police exigent alors la présence du père. Ce dernier se présente à son tour au commissariat vers 17 heures, il est séquestré avec son épouse durant plusieurs heures.
Salah Zerfa refuse dans un premier temps de signer le PV que lui présente la police et réfute les informations qui y sont mentionnées. Mais sous l’effet des vives pressions des fonctionnaires de police – un officier ira jusqu’à le menacer de mort –, Salah Zerfa finit par signer le document. Les parents venus chercher leurs filles seront ainsi interrogés, menacés et fichés (prise de photos et d’empreintes). La famille ne sera relâchée que vers 22 heures. Ce grave incident présage des pires exactions que le pouvoir réserve à la famille Zerfa.

La répression s’accentue : l’« affaire de Dréan »

Avec la fin de la crise sanitaire et le retour du Hirak de Annaba (26 février 2021), les forces de sécurité accroissent leurs pressions sur les hirakistes les plus populaires dans la région. Comme à Oran, une affaire de terrorisme montée de toutes pièces est l’argument pour frapper les noyaux les plus actifs du mouvement populaire.

C’est dans ces circonstances que la famille de Salah Zerfa subit une succession de manœuvres d’intimidation. Le 13 avril 2021 vers 14 heures, premier jour du mois de Ramadan, cinq gendarmes à bord de deux voitures de service se présentent au domicile de Salah Zerfa. Comme il est absent, son épouse leur demande de lui remettre une convocation en bonne et due forme ; les gendarmes refusent et stationnent en face du domicile des Zerfa dans l’espoir d’intercepter Salah. À l’approche de l’heure de la rupture du jeûne, une dizaine de gendarmes pénètre dans le domicile familial. Salah Zerfa s’enfuit par une issue dérobée. Sa femme interpelle les gendarmes pour demander, une nouvelle fois, mais sans plus de succès, de lui présenter un quelconque document légal justifiant cette intrusion dans son domicile. Les enfants de Salah sont choqués par cette irruption massive des gendarmes.

Pendant plusieurs jours, une voiture de la gendarmerie reste postée devant le domicile de Salah. Ce harcèlement continu ne cesse finalement qu’à la fin du mois de Ramadan. Malheureusement, cette accalmie est de courte durée.

Le 6 juin 2021, les services de sécurité vont tenter de kidnapper Salah Zerfa. Alors qu’il sort de chez lui en soirée pour se diriger vers le café du quartier, il est accosté par des civils dans une voiture Renault de type Kangoo blanche. Sans s’identifier, quatre agents vont essayer de faire monter de force Salah dans leur véhicule. Stupéfaits et révoltés par ce spectacle, des voisins sortent de leurs domiciles et s’interposent pour empêcher l’enlèvement, obligeant ainsi les agents en civil à rebrousser chemin. Une dizaine de minutes plus tard, une trentaine de gendarmes vont complètement boucler le quartier et essayer d’arrêter Salah Zerfa sans la moindre explication. À trois reprises, les agents vont essayer de l’empoigner tandis que les voisins le retiennent, pour finir par déchirer complètement ses vêtements. Ce n’est qu’après ces multiples incidents que les gendarmes se décident enfin à parler à Salah Zerfa. Il leur explique qu’il est prêt à les suivre à condition qu’une convocation lui soit présentée et que lui soit laissé le temps de se changer. Les agents acceptent ; Salah est transporté à la brigade de gendarmerie de Besbas puis à celle de Taraf pour être finalement ramené à Dréan.

Le 7 juin, une expédition punitive est déclenchée dans le quartier de Salah Zerfa : tous les commerces et cafés sont fermés et pas moins de quarante personnes, toutes des voisins, sont arrêtés et transportés à la brigade du Dréan. Ils y subiront des interrogatoires musclés ; certains sont grossièrement injuriés et roués de coups. Plusieurs dizaines de gendarmes fouillent de fond en comble le modeste logement de la famille Zerfa. L’épouse de Salah, sa mère, ses deux sœurs et une voisine, présentes au domicile, sont prises à partie et subissent des fouilles au corps. Lors de son interrogatoire, un gendarme demandera sur un ton des plus méprisants à Salah Zerfa : « Comment se fait-il qu’un zaïm (un leader) comme toi habite dans un garage ? Tu ne possèdes même pas des sanitaires dignes de ce nom. »

Dès son retour à la brigade de Dréan, Salah Zerfa est interrogé sans relâche, il subit de très vives pressions. Pendant douze jours, il est soumis à des interrogatoires très sévères menés par plusieurs agents en civil dépêchés d’Alger et d’Annaba. Les séances d’interrogatoires peuvent durer jusqu’à une dizaine d’heures par jour et portent principalement sur les hirakistes d’Annaba, sur la source de ses revenus, ainsi que sur ses supposés contacts avec des opposants. Ces agents vont même aller jusqu’à le menacer de lui enlever ses enfants s’il refuse d’incriminer d’autres hirakistes. C’est en extorquant ce genre d’« aveux » que les services de sécurité fabriquent leurs listes nominatives de « terroristes ». En vain, car Salah refuse d’entrer dans le jeu de ses interrogateurs.

En parallèle, les gendarmes procèdent à l’arrestation d’une quinzaine de hirakistes, notamment Kamel Zerfa, Karima Daoudi, Leila Daoudi, Houria Bekkouche, Ounissi Mohamed Faouzi, Lotfi Gouri, Hassane Mezhoud, Nouar Bekhouche, Mohamed Tebainia, Mohamed El Amine Ben Mesdek, Hassan Aouadi, Aissa Filali, Samia Mouadjedia. Le but de ces interpellations massives, on l’a vu, est de mettre en évidence un prétendu « réseau terroriste » opérant dans la wilaya de Taref. Sept prévenus, dont Salah Zerfa, sont placés en garde à vue. Leur procès, qui devait se tenir le 7 juin 2022, a été ajourné.

Bien que Salah soit écroué, sa famille est toujours la cible des services de sécurité et de la justice aux ordres. Serine Zerfa, âgée de 14 ans aujourd’hui, a reçu le 29 décembre 2021 une convocation afin de comparaître devant un tribunal pénal d’Annaba. Elle est accusée, au même titre que d’autres hirakistes, d’« attroupement non armé susceptible d’attenter à l’ordre public ». Suite aux nombreuses protestations, à l’indignation de nombreux citoyens et à la médiatisation de cette affaire unique dans les annales de la lutte antiterroriste, le parquet du tribunal d’Annaba plaide l’erreur de procédure. Personne n’est dupe, car il ne fait aucun doute qu’il s’agit encore une fois des scandales et des errements d’une justice aux ordres. La justice est notoirement soumise et agit de pair avec les services de sécurité pour intimider, humilier et terroriser les familles des militants.

Salah Zerfa, issu d’un milieu modeste pour ne pas dire défavorisé, est un citoyen indépendant : il ne milite dans aucun parti, n’est encarté dans aucun syndicat et n’appartient à aucune organisation. Il a trouvé dans le Hirak le cadre d’expression de son refus de l’arbitraire, de l’oppression et de la misère. Son cas est loin d’être unique. Au contraire, il est emblématique de ce Hirak du peuple qui a mis en avant la société profonde, méconnue, condamnée au silence et qui est en train de donner des leçons de politique au pouvoir algérien et à ses relais. Une féroce répression s’abat sur ces militants nés du et dans le Hirak à l’ombre délétère du cinquième mandat avorté d’Abdelaziz Bouteflika. Ces femmes et ces hommes pacifiques et courageux n’ont d’autres revendications que la rupture démocratique avec la dictature militaire et ses avatars civils. Les références totalement absurdes à une prétendue lutte antiterroriste seraient risibles si elles ne donnaient lieu à tous les dépassements les plus brutaux à la dignité de femmes et d’hommes les plus honorables. Ces accusations de « terrorisme » à l’encontre de citoyens totalement non violents ne résistent à aucune analyse. Dans sa complète illégitimité, le régime qui bafoue les droits humains les plus élémentaires n’hésite pas à diffuser des accusations grotesques et sans aucun fondement. La dictature qui craint son peuple est disposée aux pires méthodes pour le faire taire. Salah Zerfa qui résiste et refuse de céder à la peur mérite respect et liberté.

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