décembre 26, 2019
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Sonatrach-ExxonMobil : Des accords et des interrogations

M.-F. Gaïdi, El Watan, 26 décembre 2019

ExxonMobil, une compagnie américaine, avait signé un contrat par lequel elle devait établir un inventaire de toutes les ressources énergétiques du désert algérien.

A Sonatrach, les scandales se suivent et ne se ressemblent pas. En effet, il y a quelques jours, le ministre de l’Energie avait déclaré qu’il avait instruit Sonatrach pour user de son droit de préemption contre l’acquisition par Total des actifs d’Anadarko.

En fait, il a répété ce qu’il avait déclaré il y a sept mois lorsque cette acquisition avait été évoquée. ExxonMobil, une compagnie américaine, avait signé un contrat par lequel elle devait établir un inventaire de toutes les ressources énergétiques du désert algérien.

De l’avis des experts, il est difficile de comprendre comment une information aussi stratégique puisse être mise à la disposition de puissances étrangères.

A la question : «ExxonMobil compte-t-elle exploiter le gaz de schiste en Algérie ?» Ould Kaddour avait répondu pathétiquement : «J’espère que c’est vrai !» Voilà un autre cadeau offert par Ould Kaddour aux Américains !

Il faut rappeler que son prédécesseur, Amine Mazouzi, voulait propulser l’entreprise vers l’énergie solaire, saine, renouvelable et inépuisable.

Et c’est la même compagnie ExxonMobil qui, il y a quelques mois, avait réalisé une affaire juteuse avec Sonatrach en lui cédant une vétuste usine de raffinage en Italie. Une opération qui porte sur l’acquisition d’une raffinerie malpropre, abandonnée par son propriétaire et dont les accords de son achat demeurent toujours obscurs.

«Cette acquisition était destinée à traiter la matière première provenant de notre pays, il s’avère que les équipements de la raffinerie sont plus adaptés au traitement de pétrole brut lourd et non pas léger comme celui de l’Algérie.

Cela pousse Sonatrach à aller chercher du brut au Moyen-Orient, notamment en Arabie Saoudite pour le raffiner», révèlent des sources proches de ce dossier. Voilà qui va multiplier le coût de production, jugé déjà excessif.

En outre, Sonatrach vient de contracter deux prêts bancaires auprès de l’Arab Petroleum Investment Corporation. Cette dernière précise dans son communiqué que «les deux prêts, d’une valeur combinée de 250 millions de dollars, seront versés sur le compte de Sonatrach Petroleum Investment Corporation, filiale de la compagnie nationale.

Le premier, d’une valeur de 100 millions de dollars, servira à soutenir la maintenance du complexe Sonatrach Raffineria Italiana, en Sicile. Le deuxième prêt est une lettre de crédit de 150 millions de dollars pour l’achat de brut de la Saudi Aramco à destination de la même raffinerie de Sonatrach».

Selon toujours les mêmes sources : «Le périmètre de l’accord d’acquisition de la raffinerie incluait, en outre, trois terminaux pétroliers de Palerme, Naples et Augusta, ainsi que des participations dans des pipelines reliant la raffinerie aux différents terminaux.

Ces terminaux sont en concession et non pas en complète acquisition.» Sonatrach est, par ailleurs, tenue de par le contrat signé avec ExxonMobil d’opérer des travaux de dépollution du sol.

Comment une telle gabegie peut-elle être réalisée ? Est-elle le signe d’une insuffisante ou, plutôt, d’absence totale de maturation des projets, d’une mauvaise gouvernance juridico-managériale de cette «entreprise-Etat» ?

Seul l’ancien PDG de Sonatrach, dont le passé judiciaire révèle des sympathies et des accointances américaines, détient les secrets de cet accord.


Me Nasr-Eddine Lezzar. Expert en arbitrage économique : «Ce n’est pas Sonatrach qui a décidé d’acheter mais c’est ExxonMobil qui a décidé de vendre»

M.-F. Gaïdi

– L’acquisition de la raffinerie d’Augusta est revenue au-devant de l’actualité par de nouvelles révélations/évolutions. Pouvez-vous nous donner un aperçu sur cette opération et les problématiques qu’elle avait soulevés ?

Il y a quelques mois, l’ex-PDG de Sonatrach, Abdelmoumen Ould Kaddour s’enorgueillissait du premier investissement à l’étranger, qui a permis à Sonatrach d’acquérir à 100% sa première raffinerie à l’extérieur et auprès du premier raffineur mondial.

Douteuse, cette transaction demeure, à mes yeux, incompréhensible et indéfendable. Et pour cause, si cette raffinerie avait autant de performances qu’on veut bien lui trouver, pourquoi Exxon l’a-t-elle cédée ? Cette interrogation est valable aussi bien pour les équipements que pour le site d’implantation.

Si la position stratégique d’Augusta avait un Good Will aussi attrayant, Exxon aurait, sans doute, consenti des efforts financiers pour rénover ses équipements qui, du fait des avancées technologiques en la matière, font partie de l’archéologie industrielle.

Il est difficile de croire ou de faire croire que le géant Exxon a des difficultés de trésorerie au point de ne pas pouvoir investir dans de nouveaux équipements afin de conserver une position aussi stratégique et qu’elle doive sacrifier une si belle position pour renflouer ses caisses.

On ne peut soutenir que la cession de ce «bijou» est due à des difficultés financières ou à un besoin d’argent frais. ExxonMobil Corporation est une société pétrolière et gazière américaine.

Avec un chiffre d’affaires de 257 milliards de dollars en 2015, pour un bénéfice de 16,2 milliards, elle est l’une des 10 entreprises comportant les plus importants bénéfices du monde (6e rang).

ExxonMobil Corporation est la deuxième capitalisation boursière du monde au 31 mars 2014 (416 milliards de dollars), derrière Apple (469 milliards de dollars). Alors pourquoi cède-t-elle Augusta ? D’autres pistes doivent être explorées.

– Elle a peut-être d’autres objectifs stratégiques. Ce n’est pas parce qu’on décide de vendre une usine qu’elle n’est pas performante ?

En effet, mais il y a d’autres paramètres qui jettent une suspicion légitime sur la qualité du produit. Il en est ainsi des révélations de la procédure d’acquisition. En effet, lors de déclarations au moment de l’acquisition M. Mezighi, conseiller du PDG, avait affirmé que la compagnie nationale a évalué plusieurs offres avant de faire le choix d’Augusta.

Cette assertion capitale semble complètement fausse. Ce n’est pas Sonatrach qui a décidé d’acheter mais c’est Exxon qui a décidé de vendre. La nuance est de taille.

Ce n’est pas Exxon qui a été le fournisseur le moins disant dans un appel d’offres lancé par Sonatrach, mais cette dernière a été le plus offrant dans une mise en vente concurrentielle lancée par Exxon.

Cela signifie, notamment, que Sonatrach a acquis un produit à un prix plus fort comparativement à d’autres soumissionnaires, si toutefois il y en a eu.

Cette consultation était lancée fin août 2017 et n’a abouti qu’en 2018. Un produit intéressant aurait, sans doute, trouvé preneur en moins de temps.

La décision de vendre prise par Exxon est déjà un indice de mauvaise performance d’Augusta. En conclusion, il est légitime de soutenir que Sonatrach a acquis un produit dont personne n’a voulu.

– Cette acquisition est, en fait, un investissement de capitaux algériens dans un pays étranger. Est-ce raisonnable dans cette période de crise ?

En achetant Augusta, Sonatrach investit en Italie. Sensationnel effet d’annonce d’une grande forfaiture : investir l’argent public algérien dans un pays étranger ! Cette décision ne revêt, à mes yeux, aucun intérêt stratégico-économique. La matière de base sera transportée, depuis le gisement, vers l’Italie puis reviendra une fois traitée.

Au coût de revient s’ajouteront les frais de transport aller/retour ; les charges fiscales d’entrée de la matière première en Italie et les droits de sortie du produit traité lorsqu’il reviendra en Algérie. Voilà une aubaine inespérée pour le fisc italien. Ajoutons à cela, la majoration du prix de la main-d’œuvre italienne, de l’énergie et des autres agrégats en Italie.

– Pensez-vous qu’un investissement en Algérie aurait été plus profitable ?

L’acquisition et l’installation d’une raffinerie, même neuve, en Algérie donnerait un coût de revient de la production nettement plus favorable pour les raisons suivantes : la proximité de la matière de base, l’économie du coût de transport aller/retour, une réduction considérable des charges salariales et du coût de l’énergie qui sont des composants substantiels du prix de revient.

Il faut une sacrée dose d’aveuglement voulu et délibéré pour ne pas voir tous ces avantages comparatifs liés à l’implantation de cet investissement en Algérie. Autre avantage socio-politique : Sonatrach aurait créé des emplois en Algérie et non ailleurs.

Résultat des courses : Sonatrach va enrichir Exxon, le fisc italien et créer des emplois en Italie. Il est quand même irritant de voir arborée une, si grave, duperie avec une grande fierté.

– La réduction de la facture d’importation a été un des objectifs affichés de l’acquisition d’Augusta ? Etes-vous d’accord avec cela ?

Une question doit être posée : un produit fini fabriqué par une entreprise de droit algérien, basée à l’étranger, à partir d’une matière de base exportée d’Algérie, est-il un produit local ou importé ? Y a-t-il eu une étude sérieuse qui a pris en charge cette problématique ?

Il me semble que non. La réponse est donnée par Ould Kaddour qui, d’une façon évasive, trouve le code des douanes «très compliqué», qu’«il ne nous permet pas d’exporter un produit pour l’importer raffiné», qu’«il fallait travailler avec l’administration pour pouvoir le faire».

Aucune précision n’est donnée sur la façon dont cette problématique a été réglée. Y a-t-il eu une évaluation du coût et des charges douanières et fiscales en Italie ? Sonatrach a-t-elle mené ou diligenté une mission d’optimisation fiscale pour répondre à cette interrogation aux enjeux colossaux ?

– L’opération semble vraiment suspecte. Y a-t-il quelque chose que vous voudriez ajouter ?

Selon des explications données par M. Mekmouche, conseiller du PDG, le propriétaire continuera à gérer pour le compte de Sonatrach, pendant six ans, l’actif et le passif de cette raffinerie. En définitive, Sonatrach a payé un équipement que le propriétaire continuera à gérer.

Le transfert de la propriété et des risques (notamment de fermeture) s’opère avec le paiement du prix, mais le vendeur continuera à percevoir des dividendes sous une forme de rémunération pour prestations ou autres. Belle affaire ! Quelle lecture comptable peut-on faire de cette condition ?

Est-ce une avance du prix sur six ans ? Un prêt sans intérêt pendant six ans ? Un paiement anticipé d’un prix calculé à une date T pour acquérir un équipement lorsqu’il aura six années d’amortissement ?

Un véritable contrat de dupes. Dans les contrats de grosses acquisitions, notamment des infrastructures industrielles, c’est le payement du prix qui est différé après l’acquisition afin de permettre à l’acheteur de prélever le prix sur les bénéfices réalisés.

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